Le mantra « la CEDEAO des peuples » est devenu populaire lorsque la vision 2020 de la CEDEAO a été adoptée en juin 2008. Depuis son adoption, de nombreux citoyens restent sceptiques quant au programme axé sur les personnes que cette vision préconise. De nombreux acteurs de la société civile ne connaissent pas l'histoire, les politiques et les institutions de la CEDEAO. Dans son traité révisé de 1993, la CEDEAO a appelé la communauté régionale à coopérer avec les OSC régionales et à encourager une large participation des citoyens au processus d'intégration. Cela a marqué un changement important tant dans la structure que dans le caractère de la coopération ouest-africaine. Il y a eu une évolution vers un programme plus « centré sur les personnes » plutôt que vers « l'approche trop centrée sur l'État du passé ». Hélas, les dividendes de cette vision ne sont pas encore ressentis de manière globale par les citoyens d'Afrique de l'Ouest. Par exemple, des conversations informelles avec des entrepreneurs et des personnes qui voyagent dans la région feront ressortir de façon frappante les épreuves que traversent de nombreuses entreprises locales et des citoyens de la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO) en se rendant dans les pays de l’autre.

 

La CEDEAO du peuple ?

Il est prouvé que les industriels locaux se heurtent à une forte résistance aux points d'entrée terrestres, aériens et maritimes parce que les autorités de ces pays ne les laissent pas exporter leurs produits fabriqués localement et qui répondent aux normes internationales. Ce sont les histoires tristes et parfois anecdotiques de nombreuses entreprises et citoyens. En outre, le grand nombre de barrages routiers sur les routes principales de certains États membres de la CEDEAO constitue un défi majeur pour la promotion du libre-échange et de l'intégration régionale. Il est ahurissant de constater qu'une telle pratique persiste dans la région après 45 ans d'intégration régionale et de relations diplomatiques.

 

Un rappel plus récent des défis liés au projet d'intégration de la région a eu lieu en octobre 2019 lorsque le Nigeria a fermé ses frontières à la circulation des marchandises. Cette mesure, visant à freiner la contrebande, a entraîné une hausse des prix et menacé le libre-échange dans toute la zone. Ces mesures sont contraires au protocole sur la libre circulation des biens, des services et des personnes établi par la Communauté économique des États de l'Afrique de l'Ouest (CEDEAO), à laquelle le Nigeria appartient et dans laquelle il exerce un pouvoir politique et économique important.

 

Tous ces exemples montrent clairement que la Vision 2020 de la CEDEAO, qui vise à faciliter la transition d'une « CEDEAO des États » à une « CEDEAO des peuples », présente de sérieux inconvénients. Cette vision a été adoptée pour garantir que les citoyens bénéficient des avantages d'une région sans frontières, prospère et cohésive. Mais il est évident que ce programme ; une CEDEAO des peuples, ne sera pas réalisé à la fin de 2020.

 

Le rôle de la société civile et des médias

Il est donc de plus en plus évident qu'il est essentiel et urgent d'approfondir l'engagement de la société civile au sens large et la collaboration multisectorielle dans le processus d'intégration régionale. Cela alimente le consensus selon lequel la société civile organisée, dont beaucoup ont gagné la confiance du peuple, doit jouer un rôle crucial en informant les électeurs et en mettant leurs préoccupations au premier plan de l'élaboration de la politique régionale. Le Traité révisé de la CEDEAO de 1993 a appelé à une large participation des OSC et de tous les citoyens au processus d'intégration.

Il est intéressant de noter qu'il existe un consensus concret parmi les acteurs sur le fait que pour que ce projet réussisse, il doit passer d'une approche centrée sur l'État à une approche centrée sur les personnes, dans laquelle la société civile jouerait un rôle clé.

 

Toutefois, le rôle des organisations de la société civile (OSC) dans l'intégration régionale reste anodin. Ce phénomène est principalement dû au manque d'information et de capacité à s'engager. Lorsque l'engagement a eu lieu, il a été perçu comme hostile et conflictuel. Le nombre d'OSC qui s'engagent avec la "communauté régionale" est limité et il y a donc une nette déconnexion entre les acteurs de la communauté et le travail de la CEDEAO.

 

Cette déconnexion peut être réparée grâce à des mécanismes multipartites qui :

  • Sensibiliser la société civile à son rôle dans les processus d'intégration régionale ;
  • Établir des voies d'accessibilité entre la CEDEAO et ses citoyens ;
  • Renforcer la capacité opérationnelle des OSC à articuler et à influencer les politiques d'intégration régionale ;
  • Diffuser les connaissances nécessaires sur l'histoire, les politiques de la CEDEAO auprès des OSC ;
  • Déterminer les domaines d'avantage comparatif sur les initiatives d'intégration régionale au sein de la société civile et entre celle-ci et la CEDEAO
  • Soutenir la mise en réseau et la collaboration entre la société civile, les décideurs politiques et le secteur privé sur les questions d'intégration régionale.

 

Bien que ce soit insuffisant, il est encourageant de voir que les OSC jouent un rôle de plus en plus visible en s'engageant directement avec la CEDEAO autour d'un ensemble diversifié de questions politiques. Il s'agit notamment de l'engagement civique, de la gouvernance, de l'alerte précoce, de la prolifération des armes légères, de l'égalité des sexes, de l'observation des élections, du VIH/SIDA, des droits des femmes, de la dette, du commerce, des droits de l'homme et de la culture de l'impunité. L'espace pour cette interaction autonome et directe de la société civile avec la CEDEAO est d'une importance capitale pour promouvoir la capacité de la société civile à contribuer de manière significative à l'agenda de la CEDEAO centré sur les personnes et, plutôt, axé sur les personnes.

 

La voie à suivre

Cette évolution offre aux groupements de citoyens la possibilité d'entreprendre des actions délibérées pour amener la CEDEAO aux portes de la population. La société civile devrait tirer parti de cette opportunité pour :

  • Diffuser largement l'information sur la CEDEAO et l'adapter aux différents publics, y compris les médias, les milieux universitaires, les assemblées parlementaires et les écoles. La société civile a la responsabilité de veiller à ce que la vision des peuples de la CEDEAO soit popularisée au maximum.
  • Accroître la coordination autour d'interactions autonomes avec les réunions des ministres et des chefs d'État de la CEDEAO et déployer davantage d'efforts pour transmettre les conclusions et les recommandations de la société civile aux responsables gouvernementaux. Cela stimulera une CEDEAO axée sur les personnes et augmentera l'efficacité du plaidoyer de la société civile et aidera également à assurer une relation authentique entre les citoyens et les dirigeants en Afrique de l'Ouest.
  • Mobiliser des ressources et un soutien pour renforcer l'engagement entre les unités nationales de la CEDEAO et la société civile. Cela contribuerait à faciliter l'accès des citoyens ouest-africains aux institutions de la CEDEAO et à diffuser le plus largement possible les informations sur les processus de la CEDEAO.

 

En tant qu'activiste de la justice sociale, il est devenu évident que le programme visant à promouvoir une intégration régionale centrée sur les personnes dépend de la qualité des initiatives de collaboration entre la société civile, les gouvernements et le secteur privé. Réimaginer une relation plus coordonnée entre ces trois secteurs donnerait à la région une meilleure chance d'atteindre les idéaux de la Vision 2020 au cours de la prochaine décennie.

 

* L'auteur, Charles Kojo Vandyck, est le chef de l'unité de développement des capacités de l'Institut de la société civile de l'Afrique de l'Ouest